Les marchés financiers ont la capacité d’anticiper plusieurs mois à l’avance l’évolution de la situation économique. Les spécialistes sont en effet équipés d’une panoplie d’indicateurs qui permettent de jauger la santé de l’économie et de sa tendance future. Tant et aussi longtemps que le rapport entre le travail et le capital, comme outils de production et de moyens de consommation, respecte un équilibre subtil qui permet un accroissement de la richesse globale d’un pays, les marchés financiers sont le reflet précurseur de la santé de l’Économie. Ils ne l’affectent pas en tant que tel, sauf dans le climat de confiance qu’ils représentent.
Cet équilibre a été rompu vers la fin des années 90. Le balancier s’est mis à pencher du côté du capital provoquant la bulle de l’Internet en 2000. Mais le déséquilibre a continué de s’accélérer jusqu’à la crise des subprimes 1, débutée à l’été 2007 et qui se poursuivra jusqu’à l’éclatement de la crise financière en septembre 2008, provoquant l’effondrement des marchés financiers. La violence de la chute est proportionnelle aux abus du « capital », et la crise de « Wall Street » (financière) a commencé à percuter « Main Street » (la rue, l’Économie proprement dite). Aujourd’hui, si les marchés financiers sont encore précurseurs, ils sont également le déclencheur de la crise économique qui s’avance devant nous.
Avec la fin des années 90, le capital a supplanté le travail comme valeurs permettant l’accès à la consommation. Le développement fulgurant de l’Internet a raccourci le temps, l’information devenait accessible sur le champ et les résultats de prises de décisions sont devenus instantanés. Mais les chiffres d’affaires mirobolants et les profits aux limites de l’indécence générés par le milieu financier, et l’augmentation de la valeur de certains actifs (immobiliers et boursiers) ont-ils créé une réelle augmentation de la richesse ? La réponse est non car la croissance était alimentée par une gigantesque dette.
L’éclatement de la bulle informatique en mars 2000 était un signe annonciateur du déséquilibre du rapport de force entre le travail et le capital. La pression constante exercée par le capital dérégulé sur les salaires a déclenché un cycle d’appauvrissement : réduction de la masse salariale globale, moins de demande, moins d’activité. Et face à la globalisation, la politique systématique de réduction du coût du travail pour améliorer la compétitivité et maintenir ainsi le niveau d’emploi, a eu pour effet de renforcer cette spirale baissière.
Privés de revenus pour assurer sa frénésie de consommation, le salarié a trouvé dans le crédit, adossé à ses actifs gonflés, l’instrument qui allait lui permettre de satisfaire ses besoins les plus fous. À ses yeux, la crainte initiale de la globalisation s’est transformée en une immense opportunité de produits à des prix sans cesse plus abordables. Le crédit était facile, le risque avait perdu son sens critique, les marchés boursiers semblaient permettre de bien meilleures probabilités de gains rapides que la Loto ou le travail. Le court terme était roi. Dans ce plongeon abyssal, il n’y avait pas de garde-fous. La sacro-sainte auto-régulation des marchés et l’appât démesuré du gain avaient ouvert une boite de Pandore. Mais quelle auto-régulation ?
«Partant du principe indiscutable selon lequel les intervenants économiques sont rationnels et que les marchés reflètent à tout moment dans leurs prix l’état et la santé du système économique, la ligne directrice de l’économie moderne imposait ainsi de réduire le plus possible l’emprise des États en laissant les marchés suivre leur cours naturel.» Ce fut la politique du laisser-faire de Greenspan et de ses amis.
Le secteur financier, super équipé en technologie de l’information, a vite fait de s’engouffrer dans cette liberté annonciatrice de profits mirobolants et a enclenché vers la fin des années 90 une croissance phénoménale des « dérivés de crédit », sans supervision, sans transparence et sans imputabilité. L’utilisation à outrance des swaps (non inscrits aux bilans financiers) et autres innovations financières ont permis toutes sortes de manigances par des spéculateurs, des escrocs et des psychopathes avides de profits. Si la libre circulation des travailleurs est loin d’être une réalité, celle du capital est totale. Du moins pour certains. La Bourse est devenue un vrai casino contrôlé par les grandes banques d’affaires et les fonds spéculatifs. Les banques américaines, à l’origine de ces prêts à hauts risques ont largement diffusé leurs risques de crédit par l’intermédiaire des dérivés de crédit, faisant de fait « participer » tout le monde à leurs problèmes. Cette frénésie a attiré des millions d’investisseurs de tout acabit, comme des papillons par une forte lumière dans la nuit.
Les manufacturiers de produits financiers ont embauché massivement des mathématiciens et autres scientifiques de haut calibre pour construire des produits et des modèles d’évaluation de plus en plus sophistiqués. Les évaluations des risques de ces produits ont été faites à partir de la volatilité des marchés financiers des cinq et dix dernières années. La volatilité 2 moyenne des cinq dernières années a été 15,5 et celle des dix dernières années (incluant l’éclatement de la bulle Internet et les attentats du 11 septembre 2001) a été de 20,2. Il est important de noter que la faible volatilité durant les années 2003-2007 a eu une influence déterminante sur l’évaluation des risques et la détermination du levier financier admissible. En effet, plus la volatilité est faible, moins les risques sont élevés.

Source : OrientationFinance.com Source : Les affaires.com
Aveuglée par le potentiel de profits et forte de ses modèles d’évaluation, la machine des dérivés du crédit a explosé, passant de 180 milliards de dollars en 1996 pour atteindre le chiffre astronomique de 55 000 milliards de dollars US à l’été 2007. La réglementation était défaillante, absente.
Les membres des conseils d’administration, les agences de notation du crédit, les autorités des marchés et même les gestionnaires sont restés sans réaction, sans doute impressionnés et intimidés par la complexité de ces innovations. Le milieu financier était euphorique, le nez collé sur ses modèles mathématiques hyper sophistiqués. Les bourses montaient, les investisseurs empruntaient sur leur maison pour investir, les clients achetaient ces dettes restructurées.
Et puis, ayant étiré l’élastique du levier un peu trop fort, certains intervenants se sont retrouvés en défaut de paiement, une certaine nervosité est apparue, puis la volatilité des marchés a explosé. En novembre 2008 l’indice de volatilité a atteint 74,3 soit près de quatre fois la volatilité moyenne des 10 dernières années. Tous les calculs ont été bouleversés. Ces dettes restructurées sont devenues des produits toxiques. Ils n’étaient plus ou très peu négociables. Plus personne n’en voulait. Ce fut la ruée pour sortir de ce piège. Avec comme conséquences l’effondrement des marchés et la faillite des géants de la finance.
La crise financière actuelle a été amorcée et amplifiée par les forces mêmes du marché, poussées par une idéologie s’appuyant sur une foi aveugle en leur capacité à s’auto-réglementer et à corriger efficacement les excès. L’utilisation des dérivés de crédit permet de réduite la concentration de l’exposition au risque de crédit. Mais si le risque de crédit était effectivement initialement concentré dans le secteur bancaire, il convient néanmoins de ne pas oublier que la gestion du risque de crédit est le coeur de métier des banques, et que de plus, elles sont étroitement surveillées pour cela. En laissant le milieu financier s’auto-réglementer, nous sommes passés d’une situation où le risque est effectivement concentré, mais géré, identifié et surveillé, à une situation où le risque est dispersé vers des acteurs peu ou pas surveillés, tels les banques d’affaires et les fonds spéculatifs… Le constat est triste et sans appel, et le nombre d’intervenants qui réclament l’aide de l’État s’allonge de jour en jour.
Pour arrêter la dégringolade et restaurer l’indispensable confiance, l’intervention des Banques centrales et des États est la seule solution à court terme dont nous disposons. Les premières en baissant fortement leurs taux préférentiels, les seconds en injectant de gigantesques liquidités afin de nettoyer le système de ses produits toxiques et de faire redémarrer le crédit. Mais cette approche Keynésienne a ses limites aujourd’hui car tout stimulus, monétaire ou fiscal, et toute dépense supplémentaire de l’État visant à stabiliser et à relancer l’Économie vont faire exploser les déficits budgétaires, et les risques qui y sont rattachés. Attention à la surenchère des plans de relance… Il va falloir être très sélectifs, avoir de la persistance et beaucoup d’espoir.
Cette crise n’est pas un simple excès d’abus, c’est la démonstration qu’un système non contrôlé ne peut survivre. Nous sommes à un point de non-retour. C’est pourquoi nous allons devoir redéfinir les valeurs de notre système économique et financier et faire preuve de créativité dans les solutions à apporter. Cette crise qui peut durer quelques années va favoriser l’émergence de comportements nouveaux et de nouvelles valeurs chez les consommateurs, et par ricochet de nouveaux modèles d’affaires. Nous assisterons très probablement à une responsabilisation sociale. L’arrivée du nouveau président américain n’est sûrement pas l’effet du hasard.
Dans son discours inaugural du mardi 20 janvier 2009, le président Obama a très bien résumé en quelques lignes les valeurs qu’il entend remettre en avant.
« La question n’est pas non plus de savoir si le marché est une force du bien ou du mal. Sa capacité à générer de la richesse et à étendre la liberté est sans égale. Mais cette crise nous a rappelé que sans surveillance, le marché peut devenir incontrôlable, et qu’une nation ne peut prospérer longtemps si elle ne favorise que les plus nantis. Le succès de notre économie n’est pas uniquement fonction de la taille de notre produit intérieur brut. Il dépend aussi de l’étendue de notre prospérité, de notre capacité à donner une chance à ceux qui le veulent, non par charité, mais parce que c’est la meilleure voie vers le bien commun. »
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Voici quelques initiatives que l’on peut entreprendre rapidement pour ramener un certain niveau de confiance et améliorer l’efficacité et la transparence du système financier :
• appliquer aux sociétés privées d’investissement (banques d’affaires et fonds spéculatifs) une réglementation similaire à celle des banques à chartre en fixant des plafonds pour le ratio « dette-capital » permis.
• créer rapidement une réglementation autour des produits dérivés comme les titres adossés à des hypothèques ou à des cartes de crédit, qui restent malgré tout des instruments efficaces de gestion du risque.
• établir une chartre d’éthique pour les produits financiers. Ils devraient obligatoirement en satisfaire les critères pour pouvoir être mis sur le marché.
• donner plus de pouvoirs cœrcitifs aux organismes de réglementation dans l’optique de décourager davantage les fraudeurs.
• oeuvrer pour une meilleure coordination des instances pénales et criminelles pour une plus grande efficacité des poursuites.
• amender les lois pénales et criminelles pour revoir la nature et augmenter la durée des peines accordées aux délinquants en col blanc, et revoir les règles de libération conditionnelle.
• éliminer le côté casino de la bourse en redéfinissant certaines règles trop laxistes :
▪ interdiction des « naked-shorts », c’est-à-dire des ventes à découvert sans support de titres;
▪ limitation de l’effet de levier et augmentation des marges requises pour les investissements à découverts ou non.
• rendre aux actionnaires leurs droits en :
▪ imputabilisant les membres des conseils d’administration et les décideurs;
▪ permettant une représentation des actionnaires minoritaires au CA;
▪ réévaluant les octrois d’options pour éviter les abus et en les étalant sur du plus long terme;
• sans partir dans une chasse aux sorcières, enquêter les compagnies qui ont fait faillite et forcer les hauts dirigeants à remettre les primes et paiements spéciaux qu’ils ont indûment reçus juste avant la faillite.
• forcer également les hauts dirigeants des compagnies qui se font renflouer par l’État pour éviter la faillite à renoncer à leurs primes, dans la ligne d’action du président français Nicolas Sarkozy.
Références : La crise… et comment s’en sortir, par Yvan Allaire et Mihaela Firsirotu
Citizen Keynes ou le mythe de l’auto-régulation des marchés, par Michel Santi
¹ La crise des subprimes (en anglais « subprime mortgage crisis ») est une crise qui touche le secteur des prêts hypothécaires américains et qui a participé au déclenchement de la crise financière de 2007-2008, qui s’est poursuivie par la crise financière de 2008.
Les causes de cette crise sont imputées à la FED Federal Reserve Bank qui a pratiqué entre 2003 et 2004 des taux d’intérêts jugés trop faibles, incitant à la distribution « agressive » de crédits aussi bien qu’à la recherche par les investisseurs et les épargnants de « suppléments » de rémunération, obtenus par le développement massif de prêts risqués à des personnes insolvables, avec des taux d’intérêts plus élevés.
Cette politique souple s’explique par la volonté de la FED d’éviter la récession aux États-Unis suite à l’éclatement de la bulle internet à partir de mars 2000 et aux attentats du 11 septembre 2001. Ainsi, durant l’année 2001, Alan Greenspan abaisse 11 fois le taux directeur de la FED, le ramenant à 1,75 %. Il continue les baisses jusqu’à ramener le taux à 1 % en juillet 2003, le plus bas niveau depuis 1954. Ce taux plancher restera en vigueur un an. Source : Wikipédia
² Le VIX est un indice qui mesure le niveau d’émotivité des marchés. Plus l’indice est élevé, plus les comportements émotifs l’emportent sur les facteurs fondamentaux, que ce soit des comportements émotifs positifs ou négatifs. Lorsque l’indice se situe entre 10 et 20, les marchés sont peu volatils, entre 20 et 30, ils deviennent assez volatils mais quand l’indice est à plus de 30, les marchés sont très volatils. En novembre 2008, il était à 74,3…

